Atelier d’écriture / touriste – Quentin Jouret

Atelier estival à la Fondation : petite escale à Florence le samedi 19 août, sur les traces vagabondes de Quentin Jouret.

Elise Vandel a proposé aux voyageuses immobiles trois exercices, dont voici les énoncés et quelques-unes des propositions :

 

PROPOSITION 1

À la manière du distributeur automatique de Chen Li, choisissez l’une de vos photos et imaginez que vous y incluez votre distributeur automatique. Écrivez une douzaine de produits disponibles dans votre consigne automatique.

 

Texte de Joëlle Caujolle

Distributeur automatique Quentin Jouret pour visiter Florence

Sélectionner les touches, puis imprimez vos choix de visite

  • Mammifère domestique     o chat     o chien     o touriste     o dividu
  • Couvre-chef     o bonnet rouge     o bob rouge
  • Philosophie     o sur le point de pleuvoir, il ne pleut pas encore     o le chemin se fait en marchant
  • Sols     o marches     o trottoirs     o rails
  • Expression urgente     o vidéo      o croquis     o photo     o formule choc
  • Expression molle     o maquette d’errance  o pas à pas
  • Reliques     o chewing-gums mâchouillés vieux rose     o bouchons de canettes     o verre brisé
  • Autorisations     o de respirer     o de dessiner     o de penser     o de ramasser
  • Interdictions     o de musée     o de ne pas musarder     o de ne pas s’amuser
  • Intentions     o poéticopolitique     o nostalgique
  • Chemins     o rectilignes     o de traverse     o bouclés

 

Texte de Carine Zima

Le distributeur de Quentin Jouret

  • Couleur : Froide / Chaude
  • Chewing-gum : Fraise / Banane
  • Jeu de Go : Miniature / Géant / Conceptuel / Virtuel
  • Chemin : Escarpé / Hasardeux / Boueux
  • Objet : Cassant / Coupant / Collant
  • Dessin : Sur un sac / Sur un pub / Sur une serviette
  • Couvre-chef : Bonnet / Bob
  • Mots : Tendres / Violents / Philosophiques / Esotérique
  • Idée : La mienne / La tienne / La nôtre / Celle des autres
  • Voyage : Comme toi / Comme moi / Comme chacun
  • Marche : Avec toi / Seul / Contre toi
  • Transport : de l’âme / Du corps / De l’esprit / Des odeurs

 

 

PROPOSITION 2

Écrivez une carte postale d’après une image de l’exposition.

 

Texte de Joëlle Caujolle

Florence, 19 août 2017

Mon cher ami,

Comme le dit si joliment la devise gravée sur le fronton du musée que tu peux voir sur la carte, ici l’invisible ne cesse de se manifester.

L’invisible du temps passé, ramené à nous dans la délicatesse d’un tableau, la force d’une sculpture. De toute part et dans les moindres recoins.

En ce lieu, réellement, tout est beauté, tu crois avoir tout vu et l’invisible te travaille encore.

Je t’embrasse et t’envoie un peu de ce bel insaisissable.

Joëlle

 

 

Texte d’Anne Gondolo

Cher Destinataire

A toi qui es resté chez soi, j’adresse ces illuminations florentines. Pourquoi diable battre le pavé et faire la queue pour recevoir… l’inconnu ? Parce que celui-ci se suspend toujours par deux, sur le ventre ou sur le dos, à l’instant parfait.

Rejoins-moi l’an dernier.

Baci

Anne

 

Texte de Catherine Lafite

Le mégot d’une cigarette blonde gît là dans le caniveau. C’est juste un mégot avec un grand filtre jaune. Bizarrement le filtre n’est pas abîmé, il est là bien rond avec une trace de rouge à lèvres vermillon, de ce rouge que les élégantes aiment passer avec minutie sur leurs lèvres, juste avant de sortir. Pour ne pas déborder, elles  haussent les sourcils en scrutant leur bouche dans un petit miroir de sac rond.

Le mégot gît donc là dans le caniveau.  Pourquoi lui plutôt qu’un autre ? Juste parce qu’il est tout seul jeté là, qu’il se détache avec sa marque rouge. Il disparaîtra bientôt dépecé par un clochard en manque de nicotine. Il récupérera la maigre quantité de tabac et rendra au caniveau le bout de filtre teinté de rouge.

 

Texte de Carine Zima

Cher amant,

Ferme les yeux et viens me rejoindre quelques instants dans ce long voyage solitaire.
 Un voyage bien surprenant où les immeubles deviennent des casse-tête de formes cubiques.
 Je suis enfermée dans un labyrinthe de parallélépipèdes et rien ne ressemble à notre monde des vivants.
 Suis-je partie pour un voyage intérieur où une pensée m’obsède, fuir l’existant et partir dans le rêve, le néant. Viendras-tu me retrouver à la gare des utopies, jeudi après-midi ?
 Je t’embrasse, t’enlace ou te chasse.

 

 

 

PROPOSITION 3

« Florence était encore, dans sa plus grande partie, une cellule humaine normale dans un monde inhumain. […] Pourquoi faut-il qu’elle ait été frappée ? » Marguerite Yourcenar, 1966, après la grande crue de l’Arno.
Imaginez un événement qui frappe votre voyage à Florence : décrivez-le en quelques mots.
Incipit/Commencez votre texte par :
« Florence était encore, dans sa plus grande partie, une cellule humaine normale dans un monde inhumain. »

 

 

Texte de Céline Albar

 

Florence était encore, dans sa plus grande partie, une cellule humaine normale dans un monde inhumain. Pourquoi faut-il qu’elle ait été frappée, à nouveau aujourd’hui, 27 mai 1993, rue Giorgio Fili, par cet attentat ignoble de la mafia, qui ôte dix vies et qui détruit des œuvres d’art ?

Dès lors je m’interroge sur le monde dans lequel nous vivons. N’est-il qu’inhumain ?

Je pleure.

Je m’allonge sur le lit intouché. Je ferme les yeux mais sitôt les paupières closes, Marguerite Yourcenar me réveille. Elle me secoue et me dit « Céline, suis ce chemin-là…. ».

Je me tourne sur ma droite et aperçois une ruelle sombre. Mes pieds me portent sur les pavés troués. Le sol est glissant, il semble qu’il ait plu. Je suis comme poussée par une force invisible.

Soudain je tombe.

Une main se tend vers moi et m’aide à me relever.

Au bout de ce bras, dans la lueur de la nuit étoilée éclairée par la lune, je vois un visage que je reconnais.

C’est celui de Dante Alighieri.

Il me sourit.

Le ciel s’éclaircit et le jour apparaît instantanément.

Le dôme ocre de la cathédrale Santa Maria Del Fiore resplendit et m’aveugle de sa beauté.

L’espoir renaîtra t-il ?

« Il n’y a pas d’enfer ici-bas mais uniquement des cœurs assombris » me dit Dante Alighieri de sa voix grave.

Je lui souris.

 

Texte d’Anne Gondolo

 

Je ne suis pas voyageuse, pas joueuse, pas voyeuse. Le merveilleux, je l’invente, il est juste pour moi, créé dans le dédale de mon deuxième cerveau, c’est à dire mon intestin. Je ne le partage qu’avec mon chien, comme ça il ne le répète à personne.

Je suis obligée d’inventer mon univers car le monde, tel qu’il est devenu, me rend folle. De toutes part, des couleurs m’agressent, me brûlent l’intérieur des paupières : les couleurs flashy des caddies remplis au supermarché, la teinte criarde des fleurs sur le balcon de mes voisins, le rouge écœurant du bonnet de mon beau-frère, le jaune soleil des parapluies etcétéra, etcétéra. Je suis fatiguée, exténuée par ces sollicitations outrancières.

Je vous le disais, je n’ai jamais voyagé, plus loin que Launaguet. Et pourtant, j’ai décidé de prendre l’avion, le lendemain du jour où j’ai appris par la radio que la ville de Florence était toute… en Noir et Blanc.

Exclusivement le noir, le blanc, et toutes les nuances de gris qui s’intercalent, comme dans les clichés anciens et les photographies d’artistes. Enfin j’allais pouvoir me reposer, dans une ville privées des couleurs déprimantes de l’arc-en-ciel.

En effet, une fois arrivée à Florence, je savourais l’harmonie retrouvée, les fresques et les sculptures, en noir et blanc, les gens vêtus de gris, les magazines en noir anthracite, les tomates en gris souris, … J’étais aux anges ! Après la première nuit dans les draps blanc, je commençais à envisager d’emménager à Florence pour toujours.

Or, au petit matin du troisième jour, je fus réveillée par un branle-bas de combat dans l’hôtel. Les gens s’exclamaient, couraient dans tous les sens, émerveillés comme des enfants devant la neige . En ouvrant les volets, quelle ne fut pas ma stupeur ! Tout, absolument tout, la rue, les maisons, les arbres, le ciel, les passants, et même le grand David (pauvre de lui…) tout était recouvert d’une teinte uniforme. Et quelle teinte, mon Dieu ! L’orange fluo !

Pourquoi faut-il que Florence ait été ainsi frappée, inondée de la couleur la plus ignominieuse !

Pourquoi faut-il que ce cataclysme m’ait atteinte, moi, qui n’aspire qu’à vivre en demi-teinte !

 

Texte de Carine Zima

LE MONDE 19 Août 2017

QJ en direct de Florence, nous conte ce qui s’est passé

QJ : Ce matin, un homme au chapeau rouge est entré dans la ville. Il est de style européen, 1,80 m, Cheveux bruns, yeux noisette. Il est actuellement recherché pour avoir déversé des poubelles dans le cœur de Florence. Attention cet homme est dangereux.

Journaliste : Racontez-nous précisément les faits

QJ : Ce matin à 8h, cet homme prétendant être un voyageur solitaire , venu à Florence dans l’idée de voir ce qui n’est pas visible à l’œil nu, s’est emparé des poubelles de la ville. Demandant aux éboueurs les poubelles, il les a fouillées et les a articulées dans la ville sous forme de cercles géants. « On aurait dit un animal vivant, pleinement présent, tout entier, dans la moindre de ses actions » qui se fondait dans le paysage, comme un immense panorama.

Journaliste : Qu’est-ce que cette tentative a provoqué ?

QJ : Les piétons, les commerçants, les touristes l’ont tout d’abord cru fou car il disait «  l’homme qui marche n’est jamais seul ». Cela a généré des inquiétudes au début mais lorsqu’il s’est mis à écrire des mots sur les marches, des mots éphémères mais emprunts de sens philosophique, le pire est venu. Les gens ont commencé à lire ces phrases et ils sont rentrés en transes.

Journaliste : ces mots qu’ont-ils généré ?

QJ : Tout d’un coup, le monde s’est arrêté, chaque personne a levé les mains vers le ciel en criant à l’homme au chapeau rouge : « Je suis le monde et je suis avec toi  ». Tous se sont regardés comme des êtres drogués, ils ont tendu une carte routière sur le parvis et ont marché dessus en disant : « quelqu’un voyage en moi ». Ils ont regardé les immeubles autour d’eux, ils ont fermé les yeux en dansant sur eux-mêmes comme des derviche tourneurs. Ensuite, ils se sont mis à crier, comme un sermon : « j’ajoute mon monde au monde » , en marchant lentement sans but, avec juste l’envie d’être humains, d’exister sans contraintes.

Journaliste : Que s’est-il passé ensuite ?

QJ : L’homme au chapeau rouge a ramassé les mots qu’il avait écrits sur le trottoir, un peu comme s’il ramassait des jetons de jeu de go en fin de partie. Il les a plongés dans son grand sac de jute, puis a repris sa route. Le sol était jonché de billes collantes, ces billes que l’on injecte à l’être humain à sa naissance pour qu’il obéisse aux consignes du bon citoyen : Vis dans un carcan, Vis dans les inégalités, Vis dans l’hostilité , consomme, Voyage et tais-toi !

Journaliste : Quelles vont en être les répercussions pour l’avenir ?

QJ : C’est horrible, l’homme au chapeau rouge a réveillé l’humanité, il va éveiller les consciences, maintenant ils vont se mettre à penser. Une société qui pense est une société dangereuse. Il a d’ailleurs signé son acte de ce matin, voyez là, son portrait, sous mes pieds. Arrêtez-le ou changez le monde et moi avec ….