Atelier d’écriture / Tout un Monde – Stéphane Thidet

Entre bougies architectes et gongs solaires, les participantes à l’atelier du 14 octobre ont laissé errer leur imagination dans l’exposition de Stéphane Thidet, avec pour point de départ les pistes tracées par Elise Vandel.

 

 

PROPOSITION 1

Les membres du groupe proposent à tour de rôle, très rapidement, des mots reliés à l’exposition.

A partir de ces mots, chacun écrit ensuite un texte en conservant si possible, leur ordre d’énonciation. 

 

Les mots proposés par les participantes :

ÉCOULER DÉCRÉPITUDE VIE MÉMOIRE INTIME PASSER OUÏR DÉAMBULER ZEN FOYER REGARDER MOINE BLEU MÉDITER BLESSER CIRE SIRE MODULATION MARY POPPINS TRACE DÉFAITE MALADE VIBRER RENAISSANCE SABLE TRACE JAUNE BLANC SEL POUSSIÈRE TEMPS SÉLÈNE PHŒBE PHŒBUS FOSSILE FAUX-CIL

 

Texte de Céline Albar

Le temps s’écoule dans le foyer décrépi de Mary Poppins.

La mémoire blessée et malade, elle regarde passer sa vie intime.

Elle médite, tel un moine zen et déambule sous l’astre sélène jauni.

Mais le sable s’écoule sans trace.

Point de modulation dans la défaite, point de renaissance.

Plus de bleu, plus de vibrations.

Phœbus de cire ou Phœbé de sel, elle redeviendra poussière ou fossile.

 

Texte de Geneviève Desveaux

 

Il s’était écoulé un temps assez long. Il n’imaginait pas atteindre celui de la décrépitude, car il était encore en vie, et sa mémoire intime lui permettait de passer plus vite sur certaines incertitudes. Son ouïe, exacerbée, le mettait dans l’attente de l’immédiat . Concentré sur sa déambulation à venir, il adopta l’attitude la plus zen possible, fixant le foyer dense de ses perturbations mentales, qu’il regardait à présent dans l’attitude d’un moine en prière. La grotte à peine éclairée du bleu d’une nuit permanente, renforçait l’intensité de sa méditation. Pourtant une lueur plus vive blessa sa pupille à travers ses paupières closes, comme échappée ultime d’un candélabre de cire dont la mèche s’éteindrait soudain. Surgit une image naïve prise au monde de l’enfance : il s’envolait sous le parapluie de Mary Poppins, mais la trace onirique, à peine modulée, ne dura pas. Il la chassa telle une défaite de l’esprit. Il se sentit recourir à des perceptions plus nobles et plus anciennes, datant de la Renaissance, peut-être. Ça le rendait malade, ces flashs qui le faisaient vibrer malgré lui sur le sable de la grotte où son bras s’enfonçait, se colorant de blanc et de jaune. Il goûta au sel de sa peau mais n’absorba que la poussière. Ètait-ce celle du temps ? Celle de l’espace sélène où il croyait avoir abouti ? Il perdit tout accès à sa conscience. Les images disparurent à jamais. Phœbé les emportait, fossiles immobiles dans l’infini de l’univers.

 

Texte de Josette Echène

 

Écoulement. Décrépitude de la vie.

Les mémoires intiment l’ordre de passer sans ouïr,

de déambuler, zen comme les moines dans leurs sobres foyers regardent sans voir,

méditent sans se blesser.

La cire fond, chaude, sans modulation bleue.

Une Mary bleue, défaite, blafarde, malade comme sable, jaune poussière, blanche comme sel.

Là- haut, Sélène sonore vibre, fossile du temps lunaire.

 

PROPOSITION 2

Distribution et lecture d’un extrait du Mont Analogue, René DAUMAL
Imaginez les chaînons d’une suite dont la logique vous appartient, puisqu’elle ressort de votre propre création

 

 

Texte de Céline Albar

 

Je suis devant cette cheminée qui ne s’embrase plus et derrière le trou béant de l’âtre, je décide de jeter l’œil du souvenir.

 

Nous sommes en 1972, les murs sont couleurs chaudes, ocres jaunes, bleu outremer.

La vie est encore glorieuse.

Je revois le père fatigué mais fier, le soir il raconte des histoires de l’usine.

Ses histoires font rire, elle sont joyeuses.

Je ferme les yeux….les rouvre et nous sommes en 1984.

 

Les murs sont couleurs pastels, et rose fleuri.

Je revois la mère, libérée, enceinte et apaisée.

Je vois ses yeux illuminés.

Elle nourrit l’âtre de bûches de Noël.

Je ferme les yeux….les rouvre et nous sommes en 1996.

 

Les murs sont couleurs criardes et tropicales.

Je revois le frère et la sœur, ils sont créoles.

J’entends leur chant mélodieux, je vois qu’ils dansent.

Ils attisent le tison car l’hiver est froid et rude dans leur maison.

Je ferme les yeux….les rouvre et nous sommes en 2008.

 

Les murs sont couleurs tristes et sombres, vieillis, ils sentent une odeur putride.

Je revois le grand-père et la grand-mère, encadrés et posés là, tout près de l’âtre, la pause figée et jaunie.

Je n’entends plus rien.

Je ferme les yeux….les rouvre et nous sommes en 2017.

 

Je suis devant cette cheminée qui ne s’embrase plus et derrière laquelle j’ai vu tous ces instants de vie.

La vie.

Humble et ouvrière.

 

Je la photographie.

 

 

Texte de Geneviève Desveaux

Je suis devant cette cheminée qui ne s’embrase plus, et derrière…
Derrière ? Un feu qui s’est éteint. Une bougie fondue, du plâtre en débris épars. Etat des lieux ? La vie, comme un souffle soudain sur le sable du désert. Des cris, des prières, des moines, déambulant sur une terre fertile d’où naissent des plantes inconnues.
Je pénètre à présent la blessure des murs. J’entre dans un monde d’ombres et de lumières. Toujours le même, et toujours différent. En accepter l’inédit, rompre avec la raison. La substance de l’arbre est enfouie dans le lit de la terre qu’elle crève en étoiles humides.
Je descends à l’intérieur du conduit. Il fait noir et le tuyau résonne sourdement. C’est étroit mais le son élargit l’espace. Le gong éternel conduit à la méditation. J’appuie mon épaule contre le métal brillant, à l’écoute de son chant vibrant. Je suis disponible. Jamais je n’étais venue là, jusqu’aux mots pétrifiés.
Là-haut, un nouvel étage s’est construit sous la bougie rallumée.
Je la photographie.

 

Texte de Josette Echène

LES « CHEMINÉES. »

« Je suis devant cette cheminée qui ne s’embrase plus et derrière »,  toujours cette même vibration, ce même son continu comme en une grotte gigantesque traversée par le grondement de la mer. Peu à peu elle s’installe dans mon thorax dans mes poumons comme une basse électrique réglée sur une même note : « Samba de uma nota so. » Je dors avec elle, je m’éveille avec elle, je lis avec, je regarde avec, je réfléchis avec, j’écris aussi.

Le trou noir sur ciel bleu aspire ma mémoire. C’est par là que le chat blanc d’Edgar Poe est passé je me souviens. À cette époque- là, l’aération était ouverte et les souris nombreuses et facétieuses. Que de fois Tibou, en les poursuivant avait cogné le mur et s’était arraché les moustaches de dépit. Un beau jour ou peut-être une nuit, on l’a vu réapparaître noir comme charbon, les paquets de suie collant à ses pelotes roses griffèrent de leurs traces sombres la tapisserie et la moquette blanche. Depuis, elle a été arrachée comme la tapisserie à gros ramages d’hortensias dont il ne reste qu’un large pan.

Ils se mettent à danser encore devant mes yeux et le son persistant de cette voix grave de tunnel me pénètre une fois encore. Elle portait une robe large, échancrée aux épaules et des talons hauts blancs et or. Elle avait à droite de la cheminée dans une garde-robe aménagée dans le placard une série de tenues fleuries suivant la saison. Hortensia pour l’été, violette pour le printemps, tournesol pour l’automne, marguerites pour l’hiver. Il la faisait tourner et le temps s’envolait un peu.

Avant de quitter ce lieu, tiens, je la photographie.

Je me souviens : « Ma cheminée est un théâtre » C.Nougaro.

 

 

PROPOSITION 3

Décrivez l’œuvre de votre choix de façon clinique, précise, chirurgicale, neutre.
Reprenez votre texte et à l’inverse, laissez votre plume glisser dans cet objet de façon plus lyrique, ajoutez des adjectifs, des adverbes, qualifiez et singularisez cet objet.

 

 

Texte de Céline Albar

 

Le trou dans le matelas d’où surgissent les arbres à poivre.

 

Tel un vortex d’humus et de terre, il me transporte dans les tranchées de l’Argonne, novembre 1915.

 

Je suis le vent qui refroidit ton visage.

Je suis la pluie d’obus qui s’abat sur ton crâne.

Toi, simple soldat, enfant du coron, enrôlé, comme tous tes frères, à 21 ans à peine.

Toi qui ne fêteras jamais ton vingt-deuxième printemps.

 

Je suis la terre du champ de bataille, ton dernier lit, ton linceul.

 

Texte de Joëlle Caujolle

 

Le chandelier incliné

Accroché sur le mur blanc, non loin de la porte d’entrée de la galerie, un chandelier noir fixé avec une inclinaison de 85°.
Une bougie coule goutte à goutte, renouvelée toutes les heures afin que l’expérience ne s’interrompe pas.

Deux phénomènes de coulure apparaissent en fonction de l’inclinaison de la bougie sur le socle. Elle peut s’égoutter paresseusement, festonner, s’ourler en un drapé délicat qui finit par tomber sous l’effet de son propre poids, ce qui forme au sol en quelques semaines, un ensemble blanc jaune de montagnes et collines. La cire peut également s’écouler en alimentant une belle stalagmite aux petites branches arborescentes qui constitue la pièce maîtresse du paysage.
Le trajet des gouttes varie imperceptiblement en fonction du léger courant d’air provoqué par l’ouverture de la porte lorsque les visiteurs entrent.
Pour un observateur attentif, l’écoulement de la cire est relatif à la température plus ou moins élevée de la pièce et fait ainsi office de thermomètre, un thermomètre zen, poétique, pour personne ignorant l’ennui.
On peut, en outre, observer les coulures de la bougie comme on lit dans le marc de café. Le paysage changeant imperceptiblement au fil des jours, permet de capter l’esprit du moment et de préparer au futur. Cette fonction divinatoire est encore assez peu connue.
Le chandelier incliné n’a pas fini de nous étonner, l’expérience est en cours et l’aventure est passionnante.

 

Texte de Geneviève Desveaux

 

Description : Le disque étincelant du gong d’argent martelé est suspendu dans l’obscurité de la pièce voûtée. L’éclairage met en valeur le métal brillant de l’objet, auquel répond son ombre projetée derrière lui, et un système électrique le fait résonner en continu.

Extension : Disque à la fois lune et soleil, gong d’argent et d’or. Il lève l’obscurité, la pénètre et la révèle. Dit-il la fin du monde ou sa genèse ? Dit-il la profondeur, l’âme du monde ou le monde des âmes ? Est-il appel vers la lumière, les cimes et les dieux ?

 

Texte de Josette Echène

 

Brun, sale, terre de sienne, creusé, ocre striée, stratifiée en lamelles comme un nid de frelons asiatiques. Sa matière est indéterminée. Supposées pages de livres, imprimées, dévorées, rongées, durcies. Coquille vidée de sa substance.

Suspendu au mur blanc comme lanterne éteinte, il décore ? Non. Il témoigne ? Il exhibe sa résistance au temps, aux intempéries. Il est le produit d’un tour de force que seuls l’eau, l’air savent jouer. Relique du temps posée sur pages brunes, sur lettres indemnes, sur reliure de cuir maltraité, inondé, séché, vidé, torsadé, compressé. La gaze pansementeuse retient les pauvres flots de mots déchirés.

Je m’approche pour lire les tout petits mots : « demain répond la foule des nous … »

Demain… que serons-nous ?