ATELIER D’ECRITURE / L’ENTAILLE DE HUMBOLDT – GEORGES PEIGNARD

Elise Vandel accompagne les participants à l’atelier d’écriture au cœur des contrées inhabitées de Georges Peignard, suivant pour quelques heures la piste de l’explorateur Alexander von Humboldt.

Voici quelques-uns des récits inspirés par l’exposition.

 

 

Texte de Joëlle Caujolle

 

L’entaille
Il marcha longtemps à travers la plaine herbue, suivant la mince entaille du sentier qui la fendait, sensible à la souplesse de la terre sous ses pas, laissant derrière lui le squelette d’un arbre dénudé. De loin, la maison semblait un simple cube couleur rouille, abandonné sur l’herbe sous la voûte grise des nuages. De près, elle restait identique au souvenir qu’il en avait gardé dix ans après l’avoir quittée, mis à part qu’aucune trace de vie humaine ou animale n’animait les lieux. Le vieux rosier grimpant avait résisté aux années mais aucun enfant ne se précipiterait pour en cueillir une fleur. La porte avait cédé, un maraudeur ou peut-être un orage, pensa t-il, il suffisait de la pousser pour entrer.

Il s’approcha des quatre fenêtres juxtaposées qui donnaient sur la vaste prairie et ressentit une bouffée d’ennui telle qu’en son adolescence, mais cette fois le visage rieur de Peter s’avançant sur son vélo dans l’entaille ne viendrait pas le distraire. Seuls, quelques rares oiseaux animaient de leur vol le morne paysage.
Il restait une table dans la pièce et un bol était posé dessus, l’extérieur du récipient était noirci et craquelé mais l’intérieur singulièrement blanc, comme rempli de lait. La lumière crue qui rentrait par les larges fenêtres y réfléchissait sa clarté, faisant de ce minuscule contenant la seule touche éclatante parmi les bruns et les sépias de la pièce abandonnée. Il prit le bol entre ses mains comme il le faisait enfant, rêvant alors que c’était celui de Boucle d’Or et qu’elle entrerait bientôt dans la pièce.

Il monta à l’étage qui donnait sur la côte et l’on voyait le phare campé dans la mer, entouré de vagues un peu verdâtres qu’éclairait le feu jaune de la lanterne. La jetée de vieilles planches grinçait dans le vent et il aurait pu entendre la voix de sa mère disant : ne t’aventure pas sur le ponton ! Il vit les matelas roulés contre les panneaux nus de la chambre à coucher et se dit qu’après tout, rien ne l’empêchait de dormir là cette nuit, pour retrouver une dernière fois la lumière hypnotique du phare qui le conduirait vite au sommeil.

 

Textes de Josette Echène

Ivoire

Il préfère l’os blanchi à l’acide qu’il substitue à l’ivoire précieux. L’artiste fait naître le peigne, la plume, l’aiguille, objets archaïques.

Je me souviens…

Rahan le fils des âges farouches fait tourner sur la pierre son couteau d’ivoire et suit ainsi la direction indiquée par sa lame.

Souche.

Touche pas la mouche avec ta bouche la couche colorée passée à la louche sur la souche.

Beauté posthume arrimée.

Partir

Sur mer

Sur terre

Sans bagages

Léger comme une voile

Plume d’eau

Plume de roc

Et revenir.

 

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Pourquoi revenir dans un lieu connu ?

 

Vingt ans, il a sillonné les eaux déchaînées

Vingt ans il a escaladé les monts abrupts

Vingt ans il a abusé les fauves

Vingt ans il a rencontré la femme

Vingt ans il a résisté aux illusions

Vingt ans il a débusqué les pièges

Ce 24 Avril, la barbe grisonnante, les rides joyeuses, la peau tannée, cuivrée, la démarche altière, les cicatrices indélébiles et invisibles, il est là, devant la grille du jardin de la maison, sa maison.

Les pivoines arbustives ont rivalisé de taille et de senteur avec la glycine abondante au tronc immense et tortueux, un bébé quand il est parti. Les cytises d’or s’ouvrent en arches aussi précieuses que le magnolia aux fleurs géantes.

Ébloui, il se penche et cueille le fin myosotis. Ce minuscule bouquet dans sa grande main et un de ses brins bleutés à la bouche, mieux assuré, il continue sa marche lente.

La treille grimpante du futur muscat au-dessus de l’allée, petit cep vigoureux avant son départ, tatouant ses larges épaules d’ondes d’ombre et de lumière, gardienne hiératique, elle annonce l’entrée de sa maison chaulée de frais. Quelques abeilles aventureuses le précèdent.

Le contre-jour le protège encore. Le silence aussi, pesant, complice et terriblement angoissant.

Va-t-il oser ?

Va-t-il oser rompre cette douce tiédeur du temps enfui ?

Va-t-il être accueilli lui, que l’on n’attend pas ?

Vont- ils pouvoir murmurer leur prénom si longtemps enfoui ?

Les bras vont- ils se tendre, s’ouvrir ?

Les lèvres, les yeux s’étirer d’un large sourire ?

Les rides disparaître dans le rire d’un futur immédiat ?

 

Textes de Catherine Lafite

 

Le sépia de la photographie du paysage champêtre prise en 1920 paraissait sur le point de s’éteindre. Les arbres dans le cadre de la fenêtre grande ouverte s’assombrissaient de jour en jour.

Le temps s’était figé, nature et objets avaient pris cette couleur mordorée qui n’est pas la leur, mais se retrouve juste au coucher du soleil sur la crête d’une vague d’écume.

Mais où est l’homme dans tout ça, nulle part on ne l’entrevoit, il s’est laissé noyer par une de ces nuits de Londres sans lune. Demain matin, lorsque le niveau de l’eau de la Tamise baissera son corps détrempé, gonflé flottera tel un bout de bois mort détaché d’une barque éventrée.

 

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Mon retour à Londres après tant d’années de désamour pour cette ville m’avait tout naturellement conduite sur les quais de la Tamise dans un quartier que j’aimais particulièrement Greenwich.Je connaissais l’origine de mon désamour pour Londres, Il était lié à John . Cet artiste anglais excentrique et alcoolique que je pensais pouvoir sauver de la bouteille avait eu raison de mes nerfs. Il n’avait jamais cessé de boire et c’est moi qui carburait maintenant au Prozac, cette pilule magique qui vous redonne goût à la vie.
Greenwich était mon endroit préféré de la ville. Le méridien, musées gigantesques, parcs coquets, pubs pittoresques mais surtout dès que l’on approchait du quai se dressait les mats du Cutty Sark.
Ce fameux voilier qui du temps de l’empire britannique se chargeait d’acheminer du thé d’Extrême-orient et avait probablement aidé à rendre les sujets de sa majesté complètement accros à ce breuvage pour des générations.
Le temps de sa splendeur était révolu et celui de sa décadence entamé.
Ces trois mats autrefois fringants n’étaient plus alignés très droits, l’excès de vent et de tempêtes les avaient déformés, rendus vivants en quelque sorte.
Les voiles déchirées par endroits formaient des oripeaux enroulés et attachés maladroitement pour ne pas s’emballer sous le vent violent.
Qu’allait-il devenir maintenant ? Peut-être un magasin pour touristes en recherche de souvenirs typiques (fabriqués en Chine serait plutôt le mot) : tasses à thé à l’effigie de sa majesté, plat décoratif à l’effigie du petit dernier de la famille princière. porte-clef de Buckingham palace…
La fierté des mers britanniques n’était plus à présent qu’une épave pomponnée, rafistolée dont personne ne voulait se débarrasser.
Difficile d’imaginer ce voilier secoué par les flots, ses matelots à peine sortis de l’enfance se crampronnant au cordage pour ne pas basculer dans la mer glacée.
Le Cutty Sark avait bel et bien sombré comme l’amour que John et moi éprouvions l’un pour l’autre ce jour d’été de 1975 sous cette pluie fine si particulière.
J’avais gardé de cette époque une photo aux couleurs fanées dans un tiroir. Elle avait immortalisé cet instant où les choses ne sont déjà plus les mêmes, où les corps même enlacés sont déjà étrangers. J’avais appelé un passant pour qu’il nous prenne en photo avec mon photomaton, vous savez cet appareil photo d’un autre âge. Il était magique et très moderne pour l’époque. La photo a peine prise sortait de l’appareil et nous émerveillait.
Je suppose qu’aujourd’hui tout aurait paru plus simple. Le téléphone portable nous sert finalement rarement à téléphoner, mais plutôt à trouver son chemin en voiture grâce à son GPS et surtout à se prendre en photo. Nous aurions ignoré les passants, fait un selfie et inonder toute notre liste d’amis de ce moment que l’on voulait inoubliable.

 

 

Textes de Florence Ludi

 

Progressivement, troquer l’extérieur contre l’intérieur, la clarté du jour contre une pénombre veloutée. Barricader mon esprit contre la rumeur impétueuse du Mississippi et m’enraciner dans la terre battue de cette masure sans mur ni toit (ni toi). Apprendre à durer dans cet imprévisible, à tenir bon sans aucun recours, exposée à tous les vents, à toutes les averses, aux présences invisibles de la nuit. Cheminer à la lisière de moi, par vagues fluctuantes, toujours à la lisière pour éviter l’écueil mièvre de pleurer. Me souvenir et faire face.

Elle dit : « Ça me fait penser à Louise Bourgeois. »

Moi aussi.

 

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Alors, nous décidâmes de revenir dans la maison, semblables à deux ombres volatiles.

Les airs vagabonds avaient tumultueusement outragé ces pièces jadis gonflées de vie, mais la maison avait tenu bon.

Dans ces lieux désertés depuis tant d’années, instantanément nous nous sentîmes de nouveau chez nous. Peu importait où nous demeurions, et ces lieux chargés d’histoires, les nôtres et celles de ceux qui nous avaient été chers, nous étaient un asile providentiel.

Pouvoir enfin suspendre notre errance infinie et sans but. Pas y prendre racine, non, à tout jamais cela nous était devenu inaccessible, mais au moins nous reposer, blottis dans un coin, tempe contre tempe, ailes entremêlées. Dormir même, peut-être, insouciants de la poussière qui recouvrait, en vagues cotonneuses, les sols déjà noircis, ternis, craquelés, et ne gardait aucune trace de notre passage.

Dans les paires de souliers, les jupes et les vestons défraîchis abandonnés dans des garde-robes, nous tentâmes de retrouver le parfum d’un être aimé ; dans le salon autrefois si accueillant l’écho de nos vies mortes.

Mais les miroirs qui avaient jadis contenu un visage, dans lesquels parfois une forme humaine s’était tournée, les miroirs restaient vides, immuablement. Nous étions chez nous, oui. Mais l’absence imprégnait tout, à commencer par nous-mêmes.

 

 

Texte d’Agnès Savelli

Il approcha la maison dressée sur la lande esseulée, la porte s’ouvrit sans résister laissant filtrer un mince rai de lumière dans une pièce qu’il ne reconnut pas. Un courant d’air balaya l’intérieur, la vague avait détruit les carreaux, déposant un vernis jaunâtre sur toutes les surfaces visibles. Il regarda à travers un filtre sépia la mer qui se déroulait jusqu’à l’horizon, une barque gîtait dans les flots fiévreux, tournoyait sur son ancre, le soleil se cachait derrière des nuages ternes, c’était l’été et la plage était déserte.

Il n’y a pas si longtemps, les étés sur la presqu’île étaient synonymes d’affluence, d’enfants sautillants, de cris, de couleurs, de bateaux à profusion et d’abondantes cargaisons de pêche, mais depuis que l’entaille s’était ouverte, séparant le monde en deux, fendant la vie, le vide s’était emparé de l’espace.

La mer de Humboldt renfermait en son centre une faille sismique, l’entaille s’était ouverte sans prévenir libérant une vague submergeant la presqu’île, emportant le village dans sa chute. Les noyés du raz-de-marée avaient dérivé des jours et des nuits parmi les décombres, on avait retrouvé un villageois jusque dans la Tamise, le ventre à l’air au pied des docks d’East End. La déferlante avait avalé la vie, des bois flottés s’étaient embrasés sur la houle et d’épaisses fumées noires avaient cisaillé le ciel.

Les survivants avaient déménagé, la lande redevenue sauvage s’était rendue à elle-même dans sa pulsion première, insoumise et farouche. Les traces de la communauté humaine s’étaient dissipées, les routes s’effaçaient avec les tracés de chemins hantés que plus personne n’empruntait. La corrosion limait le paysage décoloré et même l’odeur d’iode était différente.

Il revenait au centre de ce qui avait été un foyer, la maison aux murs abîmés, sa charpente rougie par la rouille constituaient les dernières racines de son passé. Les ravages de l’eau brouillait l’échelle de temps, tout était allé trop vite. La pièce quasiment vidée du mobilier familier sentait le sel et le métal oxydé. Restaient à l’abandon un chaudron lourd, une chaise, deux minuscules lits de ferraille dépareillés, tous rongés, et une grande boite rectangulaire ayant contenu des cordes, oxydée elle aussi. Les couteaux de pêche en os avaient disparu de la réserve, des pillages avaient suivi le drame.

Il cherchait une chose qui aurait pu être oubliée, un pétrel se percha sur un barbelé, les cris de l’oiseau l’attirèrent au dehors, sa présence trompa la solitude du lieu, ces espèces de haute mer ne venaient à terre que pour nicher. Il descendit le talus menant à la plage, sonda l’horizon nu plus loin que la barque, le phare était encore en place dominant les eaux rubigineuses, il marcha le long de l’estran dépouillé, repéra une forme carrée entre les galets ronds, un coffret dont le bois noir avait blanchi, son cœur palpita, il reconnut l’objet entre mille, s’en empara et l’ouvrit, à l’intérieur le paysage de montagne et sapins était intact.